Strangeland

Vu qu’il sert à caractériser la terre ou à exprimer l’origine, on le retrouve évidemment dans des noms d’Etats, comme dans Groenland, Swaziland ou Deutschland. Mais aussi dans des noms de lieux plus ou moins joyeux, comme Disneyland, Nigloland, Neverland en passant par les Landes. Notons aussi sa présence dans de nombreux titres de films, comme Zombieland, La La Land ou Cop Land. La place et le sens du mot Land dans notre culture mondialisée est assez claire.

Et puis vint Strangeland.

Je ne vous ferais pas patienter plus longtemps : le mot le plus important dans le titre est Strange. L’associer à Land est un moyen simple de nous signifier qu’on va s’éloigner de la Raison de Descartes pour se rapprocher de la cellule capitonnée du chapelier d’Alice in Wonderland. C’est tout un univers mentalement déchiré que Wadjet Eye rajoute à son répertoire avec Strangeland.

Dans le cas d’un jeu d’aventure type Point & Click à énigmes, on peut d’autant plus craindre que ce soit un prétexte à nous pondre des solutions aberrantes, tournebiscotées, bref : frustrantes. Mais c’était mal connaître Wormwood Studios, dont j’attendais le nouveau titre du genre, près de 9 ans après l’excellent Primordia.

Strangeland, ça commence avec un personnage vêtu d’une camisole de force qui tente d’empêcher une femme en chemise d’hôpital (le genre qui laisse voire tes fesses parce que tu ne peux pas l’attacher derrière) de tomber dans un gouffre. Sans succès. Du coup il la suit. Et il meurt.

Structuré comme un parc d’attraction, l’univers est fou à lier. Rien n’a de sens, ni les « blagues » du videur qu’il faut subir à chaque fois que l’on meurt, ni ces appels téléphoniques où l’on discute avec soi-même et encore moins ce vieil aveugle qui recopie tout ce que raconte un corbeau aigri.

On évolue de tableau en tableau dans le respect des règles du genre, confronté à ce cirque glauque à l’ambiance pourtant très réussie. Vu le thème et la palette de couleurs, je m’attendais à quelque chose de plus gore et horrifique mais Strangeland ne tombe jamais dans cette facilité. Il reste dans le dérangeant, aux frontières du sordide, les deux pieds dans la folie.

Je me dois de prévenir tout de même : Primordia était une ode au pixel-art gras au point qu’il était parfois difficile à lire ; si Strangeland est plus fin, on baigne dans un style volontairement torturé. Ça bave, ça proportionne en mode balek, c’est animé à la truelle et c’est parfaitement cohérent avec l’ambiance. La musique, sans être mémorable, nous accompagne avec à propos de ses rythmes tourmentés aux saveurs industrielles. Mention également au soin apporté au doublage vocal.

Si on devine les contours du scénario avant notre personnage, on reste impliqué par les détails et la symbolique de chaque élément. Les twists sont bien amenés, chaque personnage a une vraie profondeur et trop en dire serait gâcher le plaisir de la découverte ; c’est en partie sur ce point que je l’attendais et je n’ai pas été déçu par l’écriture.

Les énigmes sont également très réussies, ne tombant pas dans les pièges évoqués plus haut, gardant l’attention du joueur et récompensant la réflexion plus que les combinaisons hasardeuses. On dispose de tous les éléments pour progresser via les dialogues et les environnements, il nous laisse connecter les points. Si vraiment on galère, un petit coup de fil à un « ami » nous donnera l’indice décisif.

Un système d’aide peu intrusif, intégré avec cohérence, comme un symbole de l’intelligence de l’écriture de l’univers. Conséquence : on n’est jamais longtemps coincé et on avance plutôt vite. J’ai atteint la conclusion de l’aventure en une session de quelques heures, une durée de vie que j’aurais souhaité plus longue.

De cette forêt de qualités, il me reste en bouche une expérience marquante. Le travail est de très bonne facture, intelligent, dégueulant la folie par tous les pores de la direction artistique. Soyez conscient que les thèmes abordés ne sont pas faciles d’accès. Uniquement disponible dans un anglais qui demande un peu de maîtrise, Strangeland est un des meilleurs Point & Click auquel j’ai joué ces dernières années, qui m’a happé de bout en bout.

Si j’ai préféré l’univers Sci-Fi emprunt de spiritualité de Primordia, le dernier né de Wormwood Studios (n’hésitez pas à aller voir leurs « petits » jeux disponibles sur leur site) est un jeu d’aventure solide, peut-être un peu court, parfois un peu trop facile, mais qui renforce encore un peu plus la place de Wadjet Eye comme meilleur éditeur de Point & Click de ces dix dernières années dans mon esprit. Pour la peine, je claque un Dystoseal avec l’espoir que leur prochain jeu sorte avant 2030.

Genre : Point&Click

Développeur : Wormwood Studios

Editeur : Wadjet Eye

Plateforme : Steam – GoG

Prix : 12,49€

Date de sortie : 25 mai 2021

Testé sur une version presse fournie par l’éditeur

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.