Heaven’s Vault

Le langage est quelque chose de particulièrement complexe. Surtout à l’écrit, quand la moindre variation peut changer le sens d’une phrase. Si un mot possède plusieurs sens malgré une écriture identique ou doit s’interpréter dans un contexte, on augmente les chances de perdre quelques lecteurs en route, comme dans les articles d’Harvester.

Chez Dystopeek on est tolérants sur les approximations et les néologismes, partant du principe que nos lecteurs sont cérébralement équipés pour en saisir le sens (si vous comprenez les articles de SAavenger, vous pouvez sans problèmes vous attaquer à l’intégrale de Proust assis dans des montagnes russes, vous êtes parés pour les conditions extrêmes). Ça tombe plutôt bien : on va parler d’un jeu qui va vous faire parcourir un univers inattendu pour déchiffrer un langage inconnu.

Heaven’s Vault nous conte l’épopée d’Aliya, jeune archéologue formée à l’université d’Iox, centre d’un univers morcelé composé de lunes. Reliées entre elles par des rivières qui apportent eau et air à travers la nébuleuse en suivant des courants à l’origine incertaine. Elles abritent une population disparate plus ou moins affiliée à Iox et aux connaissances technologiques qui rappellent le moyen-âge, si l’on excepte ces robots, vestiges d’un empire aujourd’hui disparu.

Ce monde impossible si l’on suit les règles de la physique est particulièrement soigné. Des croyances, des langues, des cultures diverses s’y côtoient et Aliya l’explore afin d’en comprendre l’Histoire. Convoquée par la doyenne de l’Université d’Iox, elle part à la recherche d’un homme parti en expédition et qui a disparu après avoir trouvé une vieille broche datant de l’Empire.

Affublée d’un robot sentient qu’elle nomme affectueusement Six, en hommage aux cinq précédents qu’elle a perdus, vendus ou détruits par manque d’empathie, elle décolle sur son navire capable de naviguer sur les rivières, lui aussi datant des temps anciens. Leurs interactions seront permanentes et leurs dialogues parfois drôles, parfois tragiques, nous en apprendront autant sur l’univers que sur elle-même.

Très vite, on va rencontrer des glyphes tout en courbes et en formes, vestiges de l’écriture des anciens et une part importante du jeu consistera à le déchiffrer. Chaque petit objet, chaque pierre ou chaque morceau de bois gravé sera l’occasion d’approfondir nos connaissances de cet alphabet qu’on prend plaisir à mieux comprendre, au point parfois d’en deviner le sens rien qu’en reconnaissant des formes et en étudiant le contexte.

Aliya passe son temps à tancer Six, à se moquer de ses remarques et le menacer de s’en débarrasser, mais c’est pourtant lui qui lui permet de découvrir de nouveaux lieux en analysant les objets qu’elle trouve pour en déterminer une origine dans la nébuleuse. On met alors les voiles et on part naviguer sur des rivières capricieuses pour atteindre de nouvelles lunes oubliées et explorer les vestiges du temps jadis.

Ces voyages sont un prétexte à plus de dialogues et le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeu est verbeux, dans le bon sens du terme. L’histoire est très intéressante à suivre, les interrogations d’Aliya et les réponses de Six bien écrites (bien qu’uniquement disponibles dans un anglais pas trop compliqué). On découvre le passé de cet univers envoûtant, des reliques et d’anciens dieux qui ont finalement une présence plus importante que ne le laissent penser la croyance officielle.

Les plus lettrés croient en effet que l’histoire est une boucle, que le passé est aussi le futur et que le cataclysme qui a emporté l’Empire est amené à se reproduire. C’est la raison pour laquelle l’Université envoie des chercheurs sur le terrain afin de s’en prémunir, mais cette quête est rapidement éclipsée par les découvertes successives d’Aliya qui nous content une fable qui remonte aux confins de la création du monde.

Heaven’s Vault est réalisé par le studio britannique Inkle. Leurs précédents jeux, 80 Days (primé à sa sortie en 2014) et Sorcery (basé sur les livres dont vous êtes le héros de Steve Jackson), étaient déjà de belles réussites et on l’apport de talents artistiques sur Heaven’s Vault ne peut qu’enrichir ce qui fait le coeur de leur projet : la narration. Ils proposent d’ailleurs en téléchargement l’outil avec lequel ils ont réalisé leurs jeux ink pensé pour la création d’histoires interactives.

Le travail réalisé sur la partie historique et archéologique de Heaven’s Vault a fait l’objet d’analyses très intéressantes (en anglais) par le bien nommé Archeogaming, accompagnées d’un interview du directeur narratif Jon Ingold que je vous conseille :

Je trouve le style graphique magnifique, bien qu’un peu limité techniquement. Il parvient tout de même à retranscrire un univers poétique et les manifestations des ravages du temps s’accordent parfaitement avec la fonction d’archéologue scientifique de l’héroïne. Les animations sommaires et les placements de caméra parfois incertains sont vite oubliés tant les dialogues, traductions et découvertes prennent toute la place à l’écran.

La musique participe parfaitement à l’ambiance et aux lieux, bien que les bruitages soient plus anecdotiques. Les rares moments où la voix d’Aliya est doublée avec un fort accent britannique sont un plaisir même si on souhaiterait qu’ils soient plus nombreux. Je vous invite à découvrir la bande-son de Laurence Chapman en cliquant sur l’image ci-dessous.

Le seul souci de ce jeu, c’est finalement son rythme. Son univers est riche, chaque déplacement est l’occasion d’en apprendre plus sur ce qui nous entoure et ce qui a précédé, mais la lenteur générale, que ce soit lorsqu’Aliya bouge ou navigue, rend le tout empesé, ensablé dans les vestiges du temps. On a souvent le choix entre plusieurs destinations mais cela peut prendre plusieurs minutes avant de se rendre compte qu’on aurait mieux fait d’aller voir ailleurs.

Ces allers-retours sont lassants à force et si cela aurait pu briser l’immersion de pouvoir se téléporter à sa guise (bien qu’une technologie ancienne nous le permette par moment), cela aurait adouci l’expérience de jeu. On devient aussi rapidement une boussole à « point d’interaction » à fouiller chaque recoin pour trouver de nouveaux éléments, mais finalement c’est presque cohérent avec le rôle d’archéologue de l’héroïne.

Enfin, l’aventure n’étant pas complètement linéaire (ce dont je ne me plaindrais pas, au contraire), j’ai quand même regretté d’avoir pu accéder à la fin du jeu « trop tôt » (après tout de même 20h de jeu, on ne se fout pas de notre gueule là non plus), suivant une piste plutôt qu’une autre sans pouvoir revenir explorer toute cette intriguante nébuleuse.

Mais ces quelques petits désagréments n’assombrissent pas un tableau rempli d’une douce poésie, salué par de véritables archéologues et qui m’ont presque donné envie d’aller voir ce que propose le New Game + (recommencer le jeu avec les connaissances alphabétiques déjà connues). Je me dois d’ajouter ma voix au concert de louanges ayant accompagné sa sortie en avril 2019, le conseillant à tout amateur d’aventure et d’exploration qui n’a pas besoin d’un gameplay frénétique ou de popup clignotants pour apprécier un jeu.

Genre : Aventure / Enquête

Site officiel : Heaven’s Vault

Développeur : Inkle Studios

Plateforme : Steam

Prix : environ 22€

Date de sortie : 16 avril 2019 (prévu sur Switch en 2020)

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.

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