Hellink

Samedi soir, 20h. Je regarde la vidéo de Léo Grasset (Dirty Biology) sur la mafia scientifique. Samedi soir, 22h. Je joue à Hellink. Une nouvelle preuve que le hasard n’existe pas.

Si je suis abonné à la chaine Youtube mentionnée, c’est pourtant au gré des recommandations de Steam que je suis tombé sur Hellink. Mais pourquoi ce visual novel au look cartoon a su attirer mon attention ? Sa direction artistique n’a rien de révolutionnaire, mais elle reste très propre et offre une ambiance futuriste pas désagréable.

Je n’ai découvert son thème qu’après son lancement, ça n’a donc pas eu d’influence. Non, ce qui m’a décidé, c’est qu’il n’est disponible qu’en français. Pas de francophonisme militant ici, mais parfois, un petit rien suffit pour franchir le pas et installer un jeu gratuit.

Me voilà donc de retour à l’université (si, j’y suis passé à une époque, mais on ne s’est pas très bien entendus) et pas n’importe laquelle : Néo-Sorbonne. Ce nom sonne comme un cliché bien pratique pour indiquer qu’on se trouve dans le futur, plus précisément en 2044, mais il est un peu tôt pour le mauvais esprit, nous ne sommes qu’au début de cet article.

Après une courte introduction de l’univers, des personnages et de leurs enjeux, débute une enquête afin de déterminer l’origine du piratage du réseau de l’université. Comme dans tout visual novel, on observe les personnages communiquer sur des écrans fixes représentant les différents lieux visités.

Le gameplay est toutefois plus riche que dans les autres VN, tout en se restreignant paradoxalement à une linéarité dans la narration qui surprend, dans un genre qui a fait sa réputation sur le fait de proposer de nombreuses fins différentes.

L’enquête, découpée en chapitres, suit un schéma qui va se répéter tout du long ; on commence par valider des informations sur un sujet, avant de confronter ses interlocuteurs pour les mettre face à leurs contradictions, leur manque de rigueur ou leurs mensonges. Concrètement, cela se résume à lire des textes, à sélectionner les mots-clés pertinents et à utiliser les bons arguments pour contredire l’adversaire.

On est donc en présence d’un jeu qui souhaite nous raconter une histoire bien précise et qui tente par ces artifices de nous impliquer. Le bougre en profite même pour nous apprendre des choses. Le coeur du sujet est l’accès aux connaissances scientifiques, présenté au travers de deux visions opposées : la disponibilité totale et gratuite des articles scientifiques, contre la mafia des éditeurs qui en font payer l’accès.

La vidéo de DirtyBiology évoquée plus haut a exactement le même thème, présente les mêmes arguments et raconte lui aussi l’histoire de pirates qui ont tenté de contrer cette mainmise des éditeurs en employant des moyens illégaux, notamment le projet Sci-Hub d’Alexandra Elbakyan. Mais si Léo Grasset parle de la situation actuelle, Hellink se permet d’anticiper sur le futur.

On est donc plongés dans des luttes idéologiques et morales, évidemment teintées d’intérêts personnels, qu’ils soient monétaires ou carriéristes. La narration est plutôt correcte, les personnages (surtout celui d’Elixène) caricaturaux mais finalement attachants et le ton volontairement utopiste et libertaire. On a compris avant la fin du premier chapitre le message que les développeurs souhaitaient faire passer en créant Hellink.

On remonte la piste des pirates, on comprend leurs motivations, sans surprise, on découvre que ce ne sont pas les méchants de l’histoire et que le véritable enjeu est l’accès à la recherche scientifique qui, comme c’est déjà le cas actuellement, est vampirisé par des éditeurs véreux, cupides et qui se retranchent derrière des lois faites par et pour eux pour défendre leur situation monopolistique.

Les phases interactives sont répétitives mais instructives, c’est un bon travail de vulgarisation sur ce sujet méconnu du grand public. On sent tout de même que le score de réussite a été intégré pour faire « jeu vidéo » puisque les échecs n’ont aucune conséquence négative et qu’une fois arrivé à la fin, votre performance n’est même pas mentionnée.

Malgré son écriture parfois naïve (qui ne nous épargne pas des retournements de situations qui mériteraient d’être ponctués par la boite à « ça alors ! » de l’Odieux Connard), ses méchants dignes de dessins animés du Club Dorothée et sa linéarité, l’humour de Hellink fait souvent mouche et le propos est argumenté. Le progrès technologique et son rôle dans ces luttes d’influence n’est pas épargné, sans tomber dans le « c’était mieux avant ».

Ce jeu a obtenu le prix de l’innovation « Futurs Publics » et a été financé par l’université de la Sorbonne, ce qui explique qu’il soit disponible gratuitement sur Steam, Itch.io et sur le site officiel. Allez-y, lâchez-vous, c’est le moment de gueuler en mode « cénoukonpaye pour des jeux avec de la politique dedans, c’est inadmettable ». Vous avez fini, on peut reprendre ?

Hellink est l’oeuvre d’Ikigai, composé notamment de Thomas Planques (qui a travaillé entre autres sur Final Fantasy XI ou Remember Me) et Myriam Gorsse (bibliothécaire à Sorbonne Université). Le projet s’inscrit dans une démarche d’éducation populaire à but non-lucratif, intention louable s’il en est. Disponible depuis le 25 janvier 2019 (et le 8 mars sur Steam), il a été patché régulièrement depuis (la dernière version date du 17 mars à l’heure bien trop matinale à laquelle j’écris ces lignes). A noter aussi l’existence d’un escape game.

Malgré ses défauts (avoir choisi le format du visual novel en est un, à mon sens, mais pas pire que l’ambiance sonore malheureusement pénible), j’ai passé un très bon moment à accompagner Elixène et ses potes idéalistes dans leur combat contre la cupidité et l’élitisme. Rassurez-vous, ça reste un jeu vidéo : les utopistes gagnent à la fin, ce qui a peu de chances d’arriver dans la vraie vie. Mais c’est un bon moyen d’informer sur la problématique des fake news et d’attirer l’attention sur un véritable danger qui menace la recherche scientifique.

Je vous encourage vivement à jeter un oeil à Hellink et à son propos, déjà parce que vous en profiterez pour apprendre en jouant (ce qui vous changera) et aussi parce que ce genre d’initiative mérite qu’on lui accorde les trois heures nécessaires pour en venir à bout. Rappelez-vous simplement que l’histoire qu’on vous aura raconté sera toujours d’actualité lorsque vous parviendrez à la fin du jeu.

Genre : Visual Novel

Développeur : Ikigai

Éditeur : Ikigai

Plateforme : Steam, Itch.io

Site officiel : http://hellink.fr

Date de parution : 25 janvier 2019

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.

2 pensées sur “Hellink

  • 21 avril 2019 à 18 h 54 min
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    Merci pour ce test enthousiaste et franc ! C’est un plaisir de voir des gens qui, sans forcément apprécier tout le jeu qui a ses défauts comme tout autre, saisissent notre démarche 🙂

    On travaille d’arrache-pied pour faire encore mieux pour les prochains jeux ! A bientôt 😉

    • 22 avril 2019 à 11 h 15 min
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      Merci pour ce message !

      Content de savoir que vous prévoyez de prochains jeux 😉

Commentaires fermés.