Les Enfants du Paradis

Si le cinéma Français est depuis longtemps moribond (oh doux euphémisme ce ne sont pas ses rares soubresauts qui me feront penser le contraire) ce ne fut pas toujours le cas, loin de là. Parmi les chefs d’œuvre du cinéma français, certains ont dépassé les frontières et sont encore à ce jour considérés comme des incontournables. Vous vous en doutez cependant, ça va dater un peu.

« S’il fallait tuer tous les imbéciles… »

Lorsque la guerre éclate, certains acteurs et réalisateurs de prestige partent vers l’étranger. D’autres restent et doivent composer pour trouver les fonds nécessaires à leur production cinématographique. L’occupant exige que les films soient gais et évitent de parler de l’actualité. Evidemment, ça n’arrêtera pas des hommes comme Marcel Carné ou Jacques Prévert qui vont s’associer pour détourner la censure allemande en plaçant l’époque de leurs films dans le passé. D’abord avec les Visiteurs du Soir (1942) qui, avec des moyens dérisoires, va réussir à faire un succès commercial d’un film qui tire de nombreux parallèles pour critiquer l’occupant et Vichy et puis avec un autre film qui lui ne sortira qu’après la guerre et qui est celui auquel je vais tenter de vous intéresser avec ces quelques lignes.

Harvester quand il corrige nos articles…

A nouveau et comme beaucoup de films de l’époque (mais pas tous), ce seront des acteurs de théâtre pour qui les rôles seront écrits : Arletty, Jean-Louis Barrault et Pierre Brasseur entre autres. On va donc retrouver ce côté très théâtral à l’écran aussi, tout comme dans les Visiteurs du Soir ou Les Amants de Vérone (adaptation de Roméo et Juliette tournée quelques années plus tard avec Serge Reggiani, Pierre Brasseur encore et la délicieuse Anouk Aimée en rôles principaux). Ce n’est pas une critique loin de là, mais on est tout de même éloigné des films réalistes d’avant-guerre comme Le Quai des Brumes (lui aussi de Carné et lui aussi avec Pierre Brasseur même si les acteurs principaux sont bien sûr Gabin, Simon et Michèle Morgan) Que ceux qui sont allergiques au théâtre à l’écran soient prévenus, sans que ce soit pour autant une pièce, c’est un film un vrai.

Les enfants du Paradis, c’est donc un drame sur fond historique qui se déroule en deux parties dans le Paris de 1828 et qui commence lorsqu’un timide mime, Baptiste, joué par Jean-Louis Barrault, sauve la mise d’une jeune femme, Garance, jouée par Arletty accusée injustement d’un vol. Garance fait la convoitise d’un autre jeune acteur ambitieux qui est persuadé de pouvoir la séduire. S’en suivent alors des événements qui montrent l’envers du décor du monde du théâtre et le désespoir d’un Baptiste bien en mal pour rivaliser avec son concurrent sans pour autant faire cas de la fille du patron du théâtre qui est elle amoureuse de lui. Bref, vous l’aurez compris, c’est une histoire de sentiments, même si l’on peut suivre ce monde tourbillonnant du théâtre d’époque et les méfaits de certains gredins de l’entourage de Garance ainsi que d’autres personnages historiques tels que Lacenaire qui profitera de l’innocence de Baptiste.

Hé ! Regarde moi !

Il y a évidemment les dialogues de Prévert qui font mouche mais là où le film se démarque réellement, en plus de sa brochette d’acteurs remarquables, c’est dans son traitement visuel : les scènes de mimes sont d’anthologie tellement elles sont poétiques et parfois drôles. Elles offrent aussi un vrai hommage au cinéma muet. C’est probablement aussi l’un des meilleurs rôles d’Arletty, qui d’ailleurs ne pourra pas assister à la première du film, arrêtée pour sa relation avec un officier Allemand. (Lors de son procès elle déclarera : « Si vous ne vouliez pas que l’on couche avec les Allemands, fallait pas les laisser entrer » ce qui donne une idée de son caractère bien trempé parfaitement illustré à l’écran par ses répliques, la plus connue étant bien sûr celle dans Hôtel du Nord, aussi de Carné, face à Louis Jouvet : « Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »  )

S’il ne vous faut que trois raisons…

Les enfants du Paradis, est un film long (3h quand même), qui se regarde l’esprit reposé mais qui est encore aujourd’hui un film unique et immanquable. C’est clairement le film le plus ambitieux et impressionnant qu’a réalisé Marcel Carné, le chef d’œuvre de sa carrière lui qui en aura tant créés. Le scénario a d’ailleurs été nominé aux Oscars à l’époque de sa sortie aux Etats-Unis et le film a atteint le liste des 100 meilleurs films depuis 1927, publiée il y a des années par le TIMES. Je pourrais parler de nombreux films français (ou non) qui m’ont marqués (Le Jour se Lève aura probablement droit lui aussi à son propre article ) mais aucun ne laissera ces moments de douce mélancolie et d’émerveillement comme a pu le faire Les Enfants du Paradis. A déguster.  

Robin a du goût…

Petite note amusante, cet article a été écrit avant d’avoir vu la Saison 3 de Stranger Things dans lequel le film est cité parmi les trois favoris de Robin (au côté de Kurozawa et Wilder) ce qui je pense illustre bien le fait que le film encore aujourd’hui est considéré par beaucoup comme l’un des (si pas le) meilleurs films français de tous les temps.

SA_Avenger

Le Belge taciturne du groupe, pas fan de quoi que ce soit mais touche-à-tout aux goûts éclectiques, amoureux du cinéma, de littérature et de chanson française à texte, bref un nostalgique invétéré. Ancien beta testeur hardcore, je joue encore régulièrement à des jeux obscurs aux règles complexes que je termine d'ailleurs rarement.