Neo Cab

Il y a des règles implicites dans le jeu vidéo. Quand on veut faire un RPG, on propose des points d’XP, des compétences et des grosses bastons. Quand on veut un blockbuster, on bâcle une suite / reboot / remake d’un jeu auquel les trentenaires d’aujourd’hui jouaient dans leur adolescence (bonus si on l’intitule Final Fantasy). Et quand on veut un univers cyberpunk, on met des néons violets.

Alors autant vous dire que Neo Cab pourrait difficilement être plus cyberpunk. A croire que dans le futur il faudra compenser l’absence de soleil par des rayons UV, alors qu’on sait déjà qu’en vrai on rôtira au Groenland sous l’effet du dérèglement climatique parce qu’on en a rien à foutre de nos gosses donc on ne changera pas notre mode de vie pour leur assurer un avenir.

Dans le futur mauve-bleuté de Neo Cab, Lina, une des dernières conductrices de taxi résiste encore et toujours à l’envahisseur Uber automatisé. La bien nommée ville de Los Ojos est son objectif : elle doit y retrouver Savy, sa pote d’adolescence pour habiter ensemble dans une coloc qui s’annonce déjà bien barrée.

Après un dernier client sur la route, les voilà qui se retrouvent après des mois à tout planifier. Sauf que Savy a un dernier truc à faire avant. Lina la dépose, un peu circonspecte. Et Savy disparaît.

Voilà pourquoi vos prochains jours à Los Ojos seront un enfer. Seule, perdue dans une ville où vous êtes la dernière humaine à faire ce métier monopolisé par Capra et ses voitures IA, vous allez essayer de survivre grâce au truculent métier de taxi de nuit et de trouver du temps pour chercher Savy.

Le premier élément qui m’a sauté aux yeux, c’est la qualité de l’écriture en français. Il est rare de trouver un jeu (ou même un film ou un livre) où l’écriture des dialogues est aussi cohérente. Les personnages parlent comme des gens qui existent, pas comme les mauvais auteurs s’imaginent qu’ils s’expriment.

On ne tombe presque jamais dans la caricature ou la grossièreté, tout reste crédible malgré une galerie de portraits assez hétéroclite. Ça fait du bien, ça redonne foi en l’humanité, alors merci du fond du cœur. Je n’ai pas testé la version anglaise, j’espère qu’elle a bénéficié du même soin.

Ensuite, parce qu’il faut bien le dire, Neo Cab est un visual novel. Mais du genre sophistiqué, avec plusieurs choix par dialogue, et plusieurs possibilités pour la suite de l’histoire, à l’inverse de la grande majorité de la production qui se contente de n’en proposer que quelques-uns sur l’ensemble du jeu.

Mais le gameplay se limitera à choisir telle ou telle réponse, de transporter tel ou tel client ou d’aller dormir dans tel ou tel hôtel. Il faut gérer son argent, sans pour autant que cela soit une réelle difficulté puisque les seules dépenses obligatoires restent le logement et le rechargement du véhicule (électrique).

Et comme dans tout bon cauchemar uberisé, les clients nous notent à chaque trajet ; il faudra se maintenir au dessus des quatre étoiles sur cinq sous peine de se faire pourrir par son employeur. Ça fonctionne plutôt bien, c’est fluide et même genderfluid selon les personnages. C’est une aventure interactive sans énigme, sans skill mais pas sans intérêt.

Plusieurs fins vous attendent et dépendent en partie de comment vous aurez arpenté les rues de cette cité-état appartenant à une mégacorpo. Car le cyberpunk va plus loin que la simple palette de couleur utilisée ; Los Ojos est un laboratoire du genre, avec surveillance permanente, objets connectés qui enregistrent tout ce qui passe à leur portée, publicité ciblée, police aux ordres de Capra et manipulation de l’opinion pour renforcer son pouvoir…

Cette vision exacerbée d’un futur connecté et déshumanisé pour le profit transpire dans toutes les conversations et attitudes de nos clients. Qu’ils soient acteurs, médecins clandestins, cadres exécutifs ou résistants à la technologie, chacun à leur façon participe à dresser un portrait inquiétant de ce quotidien où rien ni personne n’échappe à cette surveillance.

Même notre Lina est équipée dès le début de l’aventure d’un Feelgrid, un bracelet à émotions qui va en permanence afficher son état d’esprit. Il évoluera en fonction de nos réponses et de nos décisions, au point de parfois orienter les dialogues ou nous empêchant de rester mesuré si ses émotions sont trop intenses.

L’idée est intéressante et si elle nous prive par moments de la liberté de choix, elle impose une certaine cohérence dans le discours pour éviter de sauter de la joie à la colère ou de la mélancolie à l’excitation.

On ressent la frustration lorsqu’un client gerbe dans son taxi ou qu’un autre se comporte comme si on n’existait pas, l’empathie quand d’autres s’épanchent sur notre épaule ou nous soutiennent dans la difficulté, et cela donne à Lina plus de personnalité qu’un simple avatar de jeu vidéo, avec les inconvénients qu’apportent ce côté parfois dirigiste.

Son style graphique est très réussi, les animations, les visages et les décors (qui se limitent principalement à l’intérieur du véhicule) collent parfaitement à l’ambiance et il n’y a bien que la musique (composée par Obfusc, à retrouver ici) qui soit trop discrète à mon goût. Cela n’empêche pas Neo Cab d’être doté d’une personnalité propre et son interface tout en douceur le rend agréable à jouer.

Ce titre est développé par Chance Agency, un studio californien dont c’est le premier projet. Mais les membres ne sont pas des débutants puisque certains ont travaillé notamment sur des jeux comme Firewatch, The Misadventures of P.B. Winterbottom, Where the Water Tastes Like Wine, Guild Wars 2 ou Reigns: Her Majesty. Je suppose que la traduction française d’une qualité remarquable (je me répète mais elle le mérite) est à mettre au crédit de l’éditeur Fellow Traveller.

Au volant de mon taxi, j’ai ravalé ma fierté, j’ai explosé de colère, j’ai tenté de jouer les médiateurs lors d’engueulades ou de rendez-vous foireux, j’ai fait pression pour obtenir des informations et j’ai tracé ma route à travers les quartiers poisseux et artificiels de Los Ojos sans jamais me lasser, transporté par l’envie d’en savoir plus sur cette ville, ses habitants et surtout de retrouver Savy.

Comme toute bonne histoire, elle ne se termine pas comme je l’imaginais et dispose d’un léger potentiel de rejouabilité (j’ai envie de voir jusqu’où on peut jouer un vrai taxi parisien qui engueule les clients ou ce qui se passe si on se désintéresse du sort de Savy).

Un roman interactif / visual novel de luxe qui place la barre très haut en termes de narration, de qualité d’écriture et de réalisation mais qui ne propose finalement pas beaucoup plus de gameplay qu’un Telltale. Alors ami amateur de systèmes complexes et de démonstrations de skill, sache à quoi t’attendre avant de monter à bord de la Linamobile : ici on est là pour regarder une série cyberpunk en gardant son cerveau branché, avec le pouvoir d’orienter le destin du personnage principal au bout de la souris. Et c’est déjà très bien.

Genre : Visual Novel

Site officiel : Neo Cab

Développeur : Chance Agency

Éditeur : Fellow Traveller

Plateforme : Steam (également sur Switch et Apple Arcade)

Prix : environ 12,50€

Date de sortie : 3 octobre 2019

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.

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