L’Agneau – Christopher Moore

J’ai déménagé il y a peu de temps, ce qui signifie que j’ai déplacé la masse de bouquins que j’ai accumulé au fil des années. Il y en a même certains que j’ai lu. J’en ai benné / donné / vendu un grand nombre, parce que je ne suis pas particulièrement attaché à l’objet. En plus j’ai la désagréable manie de me souvenir un peu trop bien des histoires, donc je relis rarement un livre, sauf s’il m’a particulièrement marqué. J’en ai quand même gardé, beaucoup trop d’après ceux qui sont venus nous donner un coup de main pour porter les cartons. Et un peu par hasard, je suis retombé sur L’Agneau, de Christopher Moore. Ça tombe bien, c’est le titre de cet article. Lu une première fois aux alentours de 2010, je l’ai rouvert au détour d’une insomnie. Je n’ai pas réussi à décrocher avant la fin.

L’Agneau nous conte l’histoire fictive et complètement barrée de la vie de Jésus. L’auteur est parti d’un constat : on connait ce que nous racontent les évangiles de sa naissance, de son ministère et de sa mort. Mais qu’est-ce qu’il a foutu pendant la trentaine d’années qui séparent ces évènements ? Déjà, il commence par lui redonner son vrai nom. Prénommé Yeshua en hébreu (Jésus étant la version latinisée), on connait ce prénom sous sa forme Joshua aujourd’hui. C’est donc ainsi que le narrateur va l’appeler tout au long des pages. Ce conteur, c’est Levi, surnommé Biff (ce qui signifie baffe, comme celles qu’il prenait régulièrement dans la gueule par sa mère), le meilleur pote de Joshua.

Je ne pense pas que l’on puisse comparer les deux choses : ressusciter les morts et résister à la tentation amoureuse, mais des deux, c’était bien la seconde qui demandait le plus de bravoure.

L’agneau – Christopher Moore

Ramené à la vie de nos jours par Gabriel pour qu’il écrive la véritable histoire de Joshua, il se retrouve enfermé avec lui dans une chambre d’hôtel. Ordre du patron, apparemment. Pendant que Gabriel glande devant les Feux de l’Amour à la télé (oui, les anges sont des abrutis finis dans L’Agneau, même pas capables de transmettre les messages qu’on leur a confiés et tout juste bons à rappeler qu’ils sont très forts pour détruire des villes), Biff raconte son évangile.

On découvre avec lui comment Josh expérimente sa nature de Fils de Dieu, ses premiers contacts avec les anges qui viennent lui raconter tout et n’importe quoi, comment il ressuscite des lézards pour voir comment ça fait, ses embrouilles avec les prêtres du coin, et leur rencontre avec Maggie, Magda, la Marie-Madeleine que l’on connait. A peine adolescent, un ange vient lui dire d’aller à la rencontre de son destin. Ils partent alors de chez eux à la recherche des trois mages qui sont venus se pencher sur sa naissance et c’est le début des tribulations d’un Juif en Asie. De l’actuelle Irak à l’Inde en passant par le Tibet, Jésus / Joshua va être formé à des techniques ancestrales de méditation, de spiritualité et faire des rencontres totalement improbables avant de revenir dix-sept ans plus tard sur sa terre natale.

La Torah dit que Moïse vécut jusqu’à cent vingt ans. Moi je pense que si le peuple l’a suivi à la trace, c’était pour savoir jusqu’où il allait tenir. Certains avaient sûrement pris des paris.

L’agneau – Christopher Moore

L’immense qualité du livre, au-delà du postulat de départ (puisqu’on ne sait rien de ce qu’il a fait pendant près de trente ans, imaginer qu’il a voyagé en Asie n’est pas moins con qu’autre chose), c’est bien sûr son humour. La plume de Christopher Moore est plutôt bien rendue par la traduction et les personnages sont à la fois débiles, touchants, cruels, miraculeux, bref, incroyablement humains. Surtout Joshua, malgré sa nature de Fils de Dieu, ce qui transparaît à chaque fois qu’il s’engueule avec son Père.

Les différentes cultures et croyances auxquelles ils sont confrontés dans leur voyage (Biff l’accompagnant pour le protéger, surtout de lui-même, sur ordre de Marie, la mère de Joshua), les rencontres avec la bande d’imbéciles heureux qui deviendront les apôtres, les manigances du pouvoir religieux en place pour condamner Joshua et son discours hérétique, la domination romaine du territoire de Palestine, et le triangle amoureux entre Maggie, Joshua et Biff, tout est sujet à un humour absurde, parfois dramatique, mais jamais grotesque et qui fait souvent mouche.

Joseph avait repris ses esprits. Forcément, une fois que vous avez admis que votre femme couche avec Dieu en personne, les évènements extraordinaires deviennent d’une banalité déconcertante.

L’agneau – Christopher Moore

On peut toutefois regretter certaines ellipses très (trop) longues, le fait que l’auteur évite avec prudence de trop parler de l’enseignement lui-même (à l’exception d’une scène où Joshua discute avec ses apôtres de ses futurs discours) ou le nombre bien trop restreint de scènes dans le monde moderne, pendant lesquelles Biff ne fait qu’apercevoir le monde avec ses yeux âgés de deux mille ans et a à peine le temps de s’insurger des inexactitudes qu’il relève lorsqu’il met la main sur une bible.

Même lorsqu’on approche de la fin qu’on devine tragique, Moore continue à nous surprendre. Comme le dit Biff lui-même : « Vous pensez connaître la fin de cette histoire, mais vous vous trompez. Je sais de quoi je parle : j’y étais ». Et si le voyage initiatique de Josh est au cœur du récit, le personnage principal est bien ce Biff lourdaud, provocateur, libidineux, pendant humain à la divinité de son ami. C’est son destin que L’Agneau raconte avec tendresse et c’est pour lui que je vous recommande cette œuvre, qui a eu en plus de ça le bon goût de me faire découvrir cet auteur. Il est d’ailleurs encore meilleur en VO, pour ceux qui s’en sentent capables.

Genre : fiction tout sauf blasphématoire

Auteur : Christopher Moore

Titre original : Lamb

Date de publication originale : 2002

Probablement trouvable en vide-greniers et autres bouquinistes, sinon à commander en librairie plutôt que chez Jeff Bezos

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.

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