Another Brick in the Mall

«Tiens, il y a un grand parking dans ta prison ! D’ailleurs ils sortent beaucoup tes détenus. Oh, un bus qui t’en amène plein ! Leurs cellules sont prêtes ?» Et bien non, observateur bavard et indélicat qui mate mon écran par-dessus mon épaule, ce n’est pas une prison ici mais un centre commercial. Mais je comprends d’où vient ta méprise.

Ce n’est pourtant pas le lieu pour évoquer l’aliénation de nos sociétés, enfermées dans la culture de la consommation à outrance où les membres de la secte viennent faire leur pèlerinage dans ces temples à la gloire du bonheur de posséder toujours plus. Mais le fait que Another Brick in the Mall (que l’on va dès maintenant appeler ABM pour des raisons de flemme) utilise le moteur (et reprenne donc la patte graphique) de Prison Architect est un clin d’œil rigolo.

Si dans Prison Architect, on construit cellules, douches et autres quartiers d’isolement pour y entasser le maximum de détenus et se faire du fric, dans ABM, on construit magasins, bars et autres cinémas pour y entasser le maximum de clients et se faire du fric. Vous voyez bien que ça n’a rien à voir.

Propriétaire d’un terrain vierge qui n’attendait qu’à se faire bétonner la couenne, on ordonne à nos ouvriers de se mettre au boulot. On commence timidement par monter quatre murs, on installe des étagères, une caisse enregistreuse, une réserve et on embauche deux glandus qui passaient par là pour servir les clients. On choisit quelques articles à mettre en rayon (des conserves et de la bouffe pour chien dans mon cas, ne me jugez pas) et quelques places de parking plus tard, le magasin est prêt à ouvrir.

Au début, ils ne sont pas nombreux mais on fait rentrer un peu de cash, alors on agrandit, on rajoute des rayons, des caisses et on embauche pour ouvrir plus tôt et fermer plus tard. On débloque de nouveaux produits à vendre, ce qui nous permet d’ouvrir des magasins spécialisés (boulangerie, boutique de luxe, d’informatique…).

On détermine la durée de la journée de travail des employés (plus ils font d’heures, mieux ces heures sont payées mais il y a une limite à ce qu’ils peuvent accepter, cette bande de gauchiasses) et les horaires d’ouverture et on fait embaucher celui qui s’occupe de la mise en rayon plus tôt pour que le magasin soit prêt à temps pour satisfaire le flot de clients.

On pimpe sa galerie marchande en installant des bancs, des fontaines et des distributeurs de billets, on se diversifie avec un bowling, un bar branché ou un fast-food, et surtout on recouvre la carte de bitume pour accueillir les véhicules de livraison ainsi que celles de nos employés et des clients. On peut installer des arrêts de bus pour augmenter le nombre de visiteurs sans devoir rajouter de places de parking, mais la gestion du flux est primordiale pour la réussite financière de votre centre commercial.

ABM est encore en Early Access, donc tout ne tourne pas encore complètement rond. Vous verrez donc vos clients se garer à un coin de la carte et la traverser en diagonale pour acheter le pain, puis se refaire le trajet dans l’autre sens. Ils sont, semble-t-il, atteints d’un mal étrange qui les empêche d’acheter plusieurs articles à la fois et on peut les voir se taper plusieurs fois la file d’attente à la caisse pour acheter deux bouteilles de bière et des steaks surgelés.

Cela vous oblige à multiplier les caisses (et donc les employés) et surtout cela sature les places de parking. En plus de cela, ils ont tendance à faire leurs courses à n’importe quelle heure et il ne sera pas rare de voir vos caisses prises d’assaut à deux heures du matin si vous avez choisi d’ouvrir 24h/24. Heureusement, vos employés travaillent 7j/7 et vous ne serez pas obligés de fermer le dimanche. Les jours de repos, ça coûte un pognon de dingue ; vivement le futur.

La progression est très agréable au début, avec ces paliers à atteindre pour débloquer de nouvelles possibilités. Elles sont nombreuses et donnent envie de tout essayer avec un talent certain pour faire disparaître la notion du temps qui passe. On a rapidement envie de tout casser pour recommencer en mieux optimisé.

La partie gestion est plus floue, on a bien les chiffres de vente journaliers, les revenus, les coûts, mais tout n’est pas équilibré (impossible de rentabiliser une boulangerie, vu le prix de vente du pain par exemple) et certaines décisions ont des conséquences difficiles à prévoir.

Par exemple, les bords de la carte comportent une route qui, si elle mène aux places de parking, permet aux clients de venir perdre une journée complète à la caisse pour acheter une bouteille d’eau. Dès que vous reliez un nouveau bord de carte au réseau, c’est comme si vous doubliez le nombre de visiteurs. Si votre stationnement n’est pas adapté, le nombre de mécontents qui n’ont même pas pu venir va grimper en flèche. Ces accès sont donc à manier avec parcimonie.

Ce genre de situation peut s’expliquer par l’état d’accès anticipé du jeu, mais ce sera clairement à surveiller ; si le fait que les visiteurs ne s’intéressent pas aux trottoirs et préfèrent couper à travers route et pelouse pour se rendre d’un point à un autre n’est pas si grave, ABM perdrait grandement en intérêt si le challenge pour faire un centre commercial rentable n’est pas équilibré.

Dans son état actuel, il est tentant de faire des magasins immenses et d’y entasser les caisses, sans oublier de les ouvrir 24h/24 pour augmenter ses ventes. Avec les outils d’analyse à notre disposition, difficile de savoir précisément quels produits se vendent le mieux, l’impact du prix ou encore le nombre optimal de tables qu’un serveur pourra gérer dans un bar.

Pas non plus de possibilités de proposer des soldes ou de négocier les prix d’achat auprès de différents fournisseurs. Ce jeu d’ajustement des coûts de revient est pourtant la base du commerce, mais ABM n’a (pour l’instant ?) pas encore encore exploré cet aspect.

Dernier point étrange, on peut modifier la vitesse du jeu, c’est à dire le rapport temps de jeu / temps réel. En abusant du principe, on peut exploser les chiffres de vente journaliers puisque plus de clients pourront venir consommer durant le même laps de temps d’ouverture en jeu ; l’inconvénient, c’est que même en accélérant le défilement des heures, les jours et les nuits vous paraîtront bieeeeeeeen longues (comptez plusieurs dizaines de minutes IRL pour passer une journée…).

Cela fait un peu moins de trois ans que le jeu est en Early Access. La version actuelle est la 0.24.2, les mises à jour sont régulières, le développement toujours vivant, avec notamment (depuis que j’ai commencé à me transformer en Michel-Edouard Leclerc) l’apparition des vols qui nécessitent d’engager des vigiles, ce calendrier qui vient vous informer d’événements ponctuels (comme Halloween ou la rentrée scolaire, occasions rêvées de traire un peu plus vos clients), ou encore les parkings souterrains.

Développé et édité par le studio français The Quadsphere, qui n’a jusqu’ici produit que des petits jeux mobiles et un shmup sorti sur Steam, ABM a un potentiel de fun (au delà de l’excellent jeu de mots du titre) indéniable. On s’amuse vite et beaucoup durant la phase de découverte, mais c’est plus compliqué d’y trouver son compte sur le long terme, trop d’éléments et de mécanismes restant flous et parfois aléatoires. Le nombre de produits et services disponibles est déjà intéressant, mais j’attends vraiment de voir l’équilibrage de l’ensemble pour le recommander.

Genre : Gestion de centre commercial

Site officiel : http://anotherbrickinthemall.com

Développeur : The Quadsphere

Éditeur : The Quadsphere

Plateforme : Steam

Prix : environ 13€

Date de sortie en Early Access : 13 novembre 2016

Ruvon

Chaologue pas encore retraité, traître renommé, survivant accompli. Mon domaine, c'est le jeu vidéo, du FPS hardcore au point&click niais, et depuis toujours amoureux du tour-par-tour.