Romeo is a Dead Man

Dans une industrie aussi policée que celle du jeu vidéo au Japon, notamment dans les années 80 et 90, peu été nombreux étaient les créateurs qui se faisait connaître et qui sortait du lot. Pour un Miyamoto ou un Kojima, combien de milliers d’anonymes cachés derrière les noms de Nintendo, Sega, Sony, Capcom, Taito ou encore Namco ?
Pour autant et bien que l’industrie japonaise soit assez peu encline à mettre ses créateurs sous les feux de la rampes, certains illuminés sont néanmoins parvenus à faire leurs trous, à l’image du concepteur de la série Dark Premonition ou encore du très barré Suda 51.
Ce dernier a longtemps gardé l’image d’un créateur pop et iconoclaste qui n’hésitait pas à rendre des copies toutes cassées sans que sa réputation n’en subisse vraiment les conséquences. Tout aussi imparfait qu’ils soient, Killer 7 sorti sur Playstation 2 ou No More Heroes sorti sur Switch ont su durablement marquer le public et la critique, au point que certains d’entre nous leur vouent un petit culte.
Toutes les bonnes choses ayant une fin, il semblerait que la bienveillance avec laquelle les productions Suda 51 étaient généralement accueillies commence à faire place à une critique un peu plus nuancée, voire franchement plus mordante. Avec le tout nouveau Romeo is a Dead Man, Suda 51 nous posons une véritable colle : est-il un créateur génial ou un escroc qui se cache derrière l’aspect déglingué à la Ed Wood de ses jeux?

Premiers éléments de réponse dans les lignes qui suivent. En premier lieu et comme d’habitude avec ce développeur, l’intrigue n’a aucun sens. Romeo, jeune flic américain qui court après sa Juliette tout juste rencontrée, tombe, au gré d’une patrouille de nuit, sur une créature extraterrestre qui va littéralement lui déchirer la tête.
Heureusement, son grand-père, inventeur génial, et qui ne fait clairement pas son âge, va sauver le jeune homme en plaçant une machine spéciale sur sa tête ou, du moins, ce qu’il en reste, de manière à le faire plus ou moins revivre. Car voyez-vous, Romeo était mort et avec, grâce à ce dispositif… et bien, il est toujours mort mais il bouge. Bref Romeo is dead but kicking.

Ainsi customisé, Romeo va donc être repéré par une branche du FBI qui est une sorte de police de l’espace, oui oui, et qui cherche à débusquer les extraterrestres et criminels spatio-temporels qui ne font rien qu’à faire des bêtises sur notre bonne vieille planète bleue.
Le FBI va donc charger Romeo d’aller lutter contre toutes ces grosses raclures d’extraterrestres et les renvoyer ad patres et, plus spécifiquement, d’affronter chaque itération de Juliette sortie d’un univers parallèle et dont la marotte semble être, pour chacune de ces versions, d’aller détruire la Terre. On s’amuse comme on peut.

Accessoirement, Romeo apprend que le FBI est à la recherche de quatre autres spatio-criminels qui jouent avec le temps et l’espace pour faire des trucs de…. heu.. criminels, et dont Juliette fait manifestement partie. Quelles sont leurs motivations, quels sont les liens qui peuvent les unir, on n’en saura pas plus à ce stade mais bon, si vous voulez une histoire bien construite, allez donc lire un livre et arrêtez de râler.
Heureusement, Romeo pourra compter sur les forces du FBI qui, bien évidemment, vivent dans un vaisseau spatial et qui comprennent dans leurs rangs un chat humanoïde super intelligent, une grand-mère qui prépare des sushis, une infirmière Lolita goth ou encore un agent du futur dématérialisé qui n’apparaît que dans une télé.

Ah, et accessoirement, la petite sœur de Dead Man… humm… Romeo qui l’aide à cultiver des zombies gentils. Comme je vous le disais, tout cela n’a aucun sens et Suda 51 en rajoute encore une couche en nous racontant l’histoire à grand coup d’ellipses et de pages de comics.
Une fois tout ce gloubi-boulga scénaristique vaguement digéré, Romeo is a Dead Man nous met dans le feu de l’action. Action qui va se révéler relativement basique. Romeo aka Dead Man arrive sur Terre, dispose d’un sabre laser et d’un pistolet laser qui fait des piou piou tout minables et doit descendre les zombies qui apparaissent.

Ne me demandez pas pourquoi ce sont des zombies, je n’en ai à ce stade du jeu absolument pas la moindre idée. Et c’est bien la première fois que je vois des zombies avec des fusils à pompe. Une fois les zombies sagement massacrés, Roméo pourra avancer jusqu’à la prochaine zone où d’autres zombies l’attendront bien poliment et bis repetita jusqu’à arriver au premier ennemi un peu costaud, généralement connu sous le nom de boss.
A ce stade, je ne pouvais que subodorer que Romeo is a Dead Man allait emprunter une structure à la no More Heroes dans lequel les ennemis étaient de simples amuse-bouches avant d’arriver au cœur du jeu qui était le combat contre les différents boss, tous plus barrés les uns que les autres. La suite va me donner partiellement tort avec des niveaux aux configurations plus ou moins ouvertes et des ennemis parfois assez coriaces.

Le combat contre la première itération de Juliette qui parachève l’acte 1 illustre bien l’ambiance du jeu et le style Suda 51. Romeo rencontre une jolie Juliette, un brin ténébreuse, au coin du feu. S’ensuit une conversation polie autour d’un verre de vin avant que nos deux convives d’un soir doivent se résigner. Il va falloir se battre et l’un d’entre eux va mourir salement.
C’est à ce moment que notre jolie antagoniste décidera de se transformer en gros monstre bien dégueulasse, comme dans tout bon sentaï déviant qui se respecte. Après cette confrontation, retour au vaisseau du FBI. Ce sera l’occasion pour le jeu de basculer en une version 8 bits du délire de Suda 51 et de faire découvrir au joueur qui se demande encore ce qui lui arrive les diverses mécaniques et mini-jeux.

Entre le classique atelier d’amélioration des armes et le bien plus surprenant jeu vidéo 80’s permettant de faire progresser les capacités du héros, le joueur ne sera pas au bout de ses surprises. Et je ne parle même de ce terrarium où il devra cultiver des side kick zombies. Aurais-je omis de préciser que ce jeu n’a aucun sens ?
Bien évidemment, le temps et la place manquent pour détailler tous les aspects de cette nouvelle folie signée Suda 51 mais, une fois de plus, les références pop seront de tous les instants, les dialogues les plus étranges aussi (n’oublions pas le grand père inventeur génial meurt au cours du sauvetage de Romeo mais trouve le temps de se réincarner en écusson sur le blouson de ce dernier. Oui, oui).

Une fois de plus, il y aura une moto. Parce que c’est cool et puis c’est tout. Et puis tant pis si ça ne sert à rien. Une fois de plus les menus du jeu décolleront la rétine et une fois de plus, la réalisation générale du truc sera branlante. Bon, n’exagérons pas. Nous sommes loin de No More Heroes 2 et ses phases de déplacement en moto qui agonisaient à coup de 5 images par seconde dans des décors vides.
Ici, le visuel, tout en n’étant pas extrêmement réjouissant, reste très correct. Notre Romeo est très bien modélisé, les effets de particules jaillissent à tout moment, les ennemis sont corrects et les décors, bien qu’un peu génériques, sont assez proprement réalisés. Le problème vient plutôt d’un manque flagrant d’optimisation avec des phases qui tombent à moins de 30 images par seconde quand le reste du jeu carbure, avec tous les potards au max, bien au dessus des 60 images par secondes en mode ultra.

Un peu plus loin dans le jeu, j’ai eu des chutes de framerate complètement incompréhensibles qui faisaient chuter le jeu sous la barre des 10 FPS (également appelée séance de diapo des enfers), y compris dans le menu quand il ne freezait tout simplement pas.. J’ai dû me résoudre à baisser un peu les détails et passer en FSR3… sans ma moindre dégradation visuelle apparente et en conservant les mêmes chutes incompréhensibles de framerate. Je ne vous dis pas le bonheur lorsque celui survient durant un combat contre un boss un tantinet belliqueux.
Une fois de plus, le mode ultra semble être plus présent pour le concours de celui qui a la plus grosse qu’autre chose. Autre élément incompréhensible, j’ai tenté de résoudre le problème en passant successivement du mode ultra au mode faible qualité sans noter de réelle dégradation sur l’image en dehors de certains effets d’escaliers. Me serais-je fait troller par l’auteur de ce Barnum invraisemblable ?

Au fur et à mesure des niveaux, le jeu va alterner entre les structures semi ouvertes et les niveaux en couloirs, avec suffisamment d’interludes et de phases bonus pour ne jamais lasser, en tout cas au cours des cinq premiers chapitres de l’intrigue. Comme dans tout hack & slash qui se respecte, Romeo disposera de plusieurs armes qu’il pourra débloquer progressivement en utilisant les items récupérés ici et là, après avoir zigouiller tout ce qui était déjà mort sans l’être suffisamment.
À tout moment, il pourra alterner entre une arme de poing (épée, lance etc.) et une arme à distance (pistolet, fusil, bazooka), lesquelles seront bien évidemment améliorables (puissance, capacité à percer la défense, régénération etc.). Ajoutons à ça la possibilité d’utiliser un coup spécial qui se recharge en donnant des coups standards et qui aura également l’avantage de régénérer votre vie et, enfin, des sidekicks zombies que vous pourrez cultiver, hybrider et appeler à l’aide. J’aimerais vraiment vous dire que je raconte n’importe quoi mais ce n’est pas le cas parce que… Suda 51 !

En définitive et malgré tous ses défauts qui sont finalement autant de qualités, Romeo is a Dead Man me rappelle pourquoi j’aime les jeux vidéo. Il me rappelle ce moi de 14 ou 15 ans qui traînait à République en essayant de dénicher les jeux import les plus barrés parmi ce que les développeurs japonais étaient susceptibles de nous proposer.
Ce nouveau titre de Suda 51, avec son côté bric-à-brac, est finalement aussi jouissif tant pour son refus de se conformer aux modes que pour ses excès et ses ruptures de ton complètement absurdes.

S’il n’est finalement qu’un simple beat’em up, tout comme la série des No More Heroes avant lui, son côté OVNI lui assure un capital sympathie sans nul équivalent dans les productions modernes. Loin des triples AAA aseptisés que nous balance l’industrie sans trop se poser de questions, année après année, ce nouveau jeu de Suda 51 nous rappelle, quelque part, pourquoi ce passe-temps pour geeks nous a tant fasciné.
Romeo is a Dead Man s’adresse à tous ceux qui auront connu cette époque bénie de la cinquième chaîne et les nanars diffusés en fin de soirée qui sont, pour certains, devenus bien plus cultes que les grosses productions hollywoodiennes sans âme ni aspérité. Peu importe, au final, que les niveaux soient très inégaux, que le jeu soit mal optimisé, l’expérience reste fascinante malgré les défauts.

Et si finalement, ce facteur X, cet ingrédient inconnu qui fait la différence entre un jeu qui nous scotche à l’écran et un jeu qui nous endort, ce n’était pas tout simplement le fun ? Merci, Suda 51, de nous avoir rappelé l’essentiel à une époque où le jeu devient tellement aseptisé qu’il nous ennuie plus qu’il ne nous divertit.
Alors, est-ce bien raisonnable de décerner à Romeo is a Dead Man un Dystoseal alors que certains sites bien connus l’ont proprement atomisé ? Probablement pas (mais on a déjà perdu toute crédibilité) c’est une question à laquelle seuls les plus curieux et/ou inconscients pourront répondre.
Genre : Action / Aventure / H&S
Développeur : GRASSHOPPER MANUFACTURE INC.
Editeur : GRASSHOPPER MANUFACTURE INC.
Date de sortie : 10 février 2026
Testé sur une version presse fournie par l’éditeur

Genre : Action / Aventure / H&S