Dominant Species: Marine
Alors que la version anglaise, éditée par GMT, en est à sa seconde impression depuis 2021, Dominant Species: Marine sort enfin en version française pour le plus grand plaisir des anglophobes, qui vont enfin pouvoir essayer ce bijou de feu Chad Jensen. Aux manettes, c’est toujours Phalanx, qui avait déjà édité la VF de Dominant Species tout court en 2023. La version Marine étant réputée plus accessible que la version terrestre, faisons un petit tour du propriétaire pour voir si elle mérite de trôner dans votre ludothèque.
Dans Dominant Species: Marine, les joueurs incarnent chacun une classe d’animal : poisson, reptile, céphalopodes et crustacés. Non, incarner les crustacés ne doit pas donner envie de débriefer sa partie autour de la machine à café le lendemain… Leur but ? Se développer et se répandre sur Terre avant l’arrivée d’une astéroïde qui mettra tout le monde d’accord.

Bien évidemment ces animaux sont classés selon la chaîne alimentaire – dommage encore une fois pour les crustacés – mais bonne nouvelle pour ces derniers, l’ordre de jeu est inversé. Ce qui est loin d’être anecdotique.
En effet, le cœur de Dominant Species: Marine est le tableau d’actions présent sur le plateau principal. 13 actions différentes, qu’il serait fastidieux et ennuyeux de détailler, sur lesquelles les joueurs vont se positionner pour les accomplir. Comme dans tout placement d’ouvriers qui se respecte – parce que oui, le cœur du jeu est exactement cela – les places sont limitées pour chaque action et il va falloir se battre pour faire ce que l’on veut.

Chaque joueur dispose d’un certain nombre de pions (de 4 à 7 selon le nombre de joueurs) qu’il va positionner à son tour, en respectant une règle toute simple : il est interdit de placer un pion/cylindre à gauche ou au-dessus d’un cylindre de sa couleur précédemment placé.
Et comme vous pouvez vous en douter, les actions les plus puissantes sont situées… en bas du tableau. Donc si vous voulez à tout prix un créneau sur une action puissante, vous pouvez y aller directement. Mais vous serez limité pour la suite du tour.

Pour pallier à cela, et accomplir certaines actions spéciales, il y a les pions spéciaux qui s’obtiennent en obtenant la domination sur un élément et en effectuant l’action tout en bas du tableau. Ces pions ne sont pas régis par les mêmes règles de placement, ce qui les rend bien vite indispensables. Ils vont être gagnés et perdus au fil de la partie, ce qui oblige à ne pas se reposer sur ses lauriers.
Les actions du tableau dédié servent à diverses interactions avec le plateau principal, qui représente la Terre divisée en hexagones (n’oublions pas que l’auteur était concepteur de wargames). Certaines actions vont permettre de placer de nouvelles tuiles terrain.

D’autres vont ajouter de la nourriture, ou en enlever. Permettre aux animaux de migrer sur d’autres tuiles, d’évoluer même. Cette variété d’actions rend Dominant Species: Marine très riche et, de manière surprenante, facile à comprendre et assez difficile à appréhender.
En effet, à la lecture des règles on sera un peu dubitatif : les actions semblent claires mais il est assez difficile de comprendre leurs implications. Les premiers tours de jeu se résument à jouer des actions un peu au pif pour voir ce que cela fait avant que cela clique et que les choses se mettent en place. Et qu’on se rend compte que le jeu est simple mais terriblement complet et surtout, terriblement brutal.

Parce que si la mécanique principale est le placement d’ouvriers, Dominant Species: Marine est un jeu d’affrontement, sans concession ni pitié. Faire évoluer son animal pour lui permettre de se nourrir de nouvelles sources de nourriture avant d’en retirer certaines pour pousser les adversaires à l’extinction, croquer les autres espèces (symbolisées par des petits cubes de couleur) présentes sur un terrain avec vous, il existe de très nombreuses manières de faire pleurer vos adversaires.
Et cela, sans compter sur les cartes ! Parce qu’il y a évidemment des cartes, qui apporteront divers événements bien souvent négatifs pour un joueur, et qui marqueront la progression du jeu. Il n’y a en effet pas de tour défini dans Dominant Species: Marine, mais à chaque fois qu’un joueur n’a plus la possibilité de placer de cylindre (soit qu’il n’en a plus en main soit qu’il n’a plus d’emplacement éligible disponible), alors il fait une Récupération et le signale sur le plateau.

Une fois que tous les joueurs ont fait une Récupération, il y a une phase d’administration où on va renouveler les divers jetons de nourriture et terrain disponibles sur le plateau d’action.
Ce rythme décalé des joueurs est un peu déroutant au début mais très vite on réalise qu’il y a différentes approches possibles. Soit on se précipite vers les actions les plus puissantes avant de revenir (après une Récupération) en haut du tableau pour prendre les actions restantes disponibles, soit on déroule tranquillement ses actions dans l’ordre en essayant d’optimiser. Il faut constamment s’adapter aux actions des autres pour tirer son épingle du jeu et parvenir à survivre dans ce milieu plus qu’hostile.

La partie avançant, le plateau principal va se recouvrir de nouvelles tuiles de terrain, plus ou moins propices à l’expansion et valorisantes en termes de points de victoire, qui vont se remplir et se vider des différents animaux selon les extinctions, spéciations et autres migrations.
Impossible de se sentir à l’abri ou confiant, il faut constamment s’assurer que l’on a la majorité sur les terrains, principal moyen de marquer des points à la fin de la partie, et des sources de nourriture disponibles. Contrôle de territoire, placement d’ouvriers, affrontement, il y en a pour tous les goûts dans Dominant Species: Marine !

On s’aperçoit aussi très vite que le jeu est très équilibré et malin, avec une constante : il n’y a pas UNE bonne manière de jouer. Diversifier ses animaux, en leur permettant de se nourrir de nombreuses sources de nourriture, permet d’être polyvalent mais pénalisera sur les phases de domination.
Au contraire, être ultra-spécialisé permettra de facilement dominer certains domaines mais rendra très vulnérable aux phases de raréfaction, où certaines sources de nourriture disparaîtront.

Chaque joueur est libre d’aborder le jeu de la manière qu’il veut, mais il devra toujours garder à l’esprit que rien n’est acquis et que la lutte pour la survie est constante. Impitoyable, injuste parfois si les événements s’enchaînent au mieux pour ses adversaires – mais en même temps n’est-ce pas de votre faute de les avoir laissés en profiter ? – jouissif lorsque c’est nous qui arrivons à enchaîner les actions dévastatrices, Dominant Species: Marine est tout cela mais ne se réservera qu’aux joueurs motivés.
Parce que soyons honnête, la courbe d’apprentissage est assez rude et il faudra des joueurs aguerris autour de la table. Impossible de s’en sortir sans connaître les tenants et aboutissements de chaque action et leurs conséquences sur le long terme. C’est comme ça mais pour ceux qui arrivent à suivre, c’est l’assurance de parties certes longues mais tendues de bout en bout.

Petit point négatif tout de même avant de conclure : la traduction des règles est… étrange. Pas ratée ou incompréhensible mais certains termes ne reviennent pas sur le plateau et il faut parfois relire plusieurs fois les paragraphes avant de comprendre tant les tournures sont étranges.
Je recommande vivement d’aller faire un tour vers les vidéos explicatives pour bien saisir les concepts du jeu… C’est un peu dommage.

Dominant Species: Marine n’est pas un jeu accessible, c’est une certitude. Chad Jensen était avant tout un concepteur de wargames et cela se ressent : les mécaniques du jeu sont simples dans l’absolu (je pose mon cylindre, je fais l’action), mais tout est tellement imbriqué, avec des conséquences à plus ou moins long terme, qu’il faut parfois s’arrêter pour prendre du recul et comprendre les événements sur la durée.
Forcés de constamment s’adapter et surtout de s’affronter – n’espérez pas vous en sortir sans vous salir les crocs/griffes/tentacules – les joueurs passeront la partie en alerte, vivant un véritable ascenseur émotionnel au gré des événements. Magistral !
Auteur : Chad Jensen
Artiste : Chad Jensen & Chechu Nieto
Éditeur : Phalanx
De 90 à 150 minutes
2 à 4 joueurs
Testé sur une version presse fournie par l’éditeur

Auteur : Chad Jensen